Ça commence toujours par un rassemblement. Peu après 5 h du matin, les soldats rejoignent leur véhicule en silence. A la mi-octobre, le soleil n'a pas encore percé. Il fait sombre et frais. Difficile de distinguer les visages de ces hommes qui finissent de s'arnacher. Vérification des Famas, de l'équipement. Distribution de barres énergisantes chipées dans les rations de combat. Ça râle un peu. « A l'ordinaire (la cantine), ils ne veulent pas servir le p'tit déj' avant 5 h 30, peste un radio. Mais à 5 h 30, nous, on est partis... Si vous voulez du café, y'a le cap' chef qu'a préparé un thermos. »
Rapidement, la colonne des Véhicules de l'avant blindé (Vab) est organisée. « On va mettre Charlie 20 (un Vab muni d'un canon de 20 mm) en troisième position, ordonne le lieutenant Gaël, 29 ans. Les journalistes, vous allez monter dedans avec moi. » « Charlie 20, les talibans le détestent, commente le radio. Il leur fait mal à chaque fois. Du coup, y a une prime à celui qui le détruira. »
Au bout d'un trajet aveugle et brinquebalant, les lourdes portes du blindé laissent percer la lumière rasante du jour naissant. Face à nous, la Kapisa. Ses montagnes grandioses et ses vallées verdoyantes. En ce début d'automne, il y fait frais. Une brume d'humidité stagne au-dessus des champs qui s'étendent le long du Ouadi (cours d'eau). Non loin, abritées par la végétation, se cachent de vastes fermes de torchis, dépourvues de fenêtre, d'électricité et d'eau courante. Cinquante personnes d'une même famille peuvent y loger. L'ennemi, lui, peut aussi s'y cacher.
Vers 8 h, en ce matin d'octobre, les jeunes garçons de la vallée d'Alasay se rendent à l'école fraîchement rénovée par les deniers de l'aide internationale. Les gamins marchent le long des soldats, un petit cahier Unicef sous le bras. Certains sont en guenilles, d'autres sont vêtus de Djellabah richement parées. Timides et souriants, la majorité cherche le contact. Fiers de saluer et de serrer la main. Les gamines, elles, se font plus discrètes. Le plus souvent, elles se cantonnent à observer la scène sur le parvis des fermes. « Vaut mieux pas les prendre en photos, prévient le capitaine Michel. On ne sait jamais. Si son père le voit, elle peut se prendre une baffe ou un truc comme ça. »
Trouille et parano
La patrouille progresse lentement. Chez les militaires français, elle est forcément précédée d'une reconnaissance menée par des sapeurs du génie d'Angers. Munis de « poêles à frire », ils traquent l'explosif improvisé, logé dans la route ou planqué à côté. Dans les champs alentours, d'autres fantassins se sont déployés. Résignés, ils progressent en silence. Chaque arbre, chaque pierre peut constituer un abri... ou dissimuler l'ennemi. Derrière : s'étend la colonne de blindés. Le tout est appuyé par un ou deux chars AMX 10 RC. On a beau savoir tout cela, constater la prudence des gars et la débauche de moyens engagés, il n'empêche: la tension est palpable, l'attention totale. La surprise viendra forcément du camp d'en face. Dans ces conditions, tout apparaît suspect. Le moindre bruit, une voiture qui ne stoppe pas assez vite, le comportement bizarre d'un homme sur une moto, ce sourire classé pas franc d'un jeune Afghan... de quoi tomber parano.
Sur la route, soldats et habitants se croisent sans s'aborder. Ils s'observent sans échanger. Barrière de la langue, méconnaissance mutuelle, méfiance partagée. Même les policiers afghans n'inspirent aucune confiance aux Français. Soupçonnés de passer du camp de la rébellion à celui de la coalition avec facilité, « ils ne savent jamais rien, ne voient jamais rien, n'entendent jamais rien », explique un lieutenant. « Ils sont comme tout le monde ici, ils ont peur ces gars. »
En règle générale, les Français sont attaqués tous les deux jours. Tirs de roquettes, embuscades, explosifs improvisés. Les « modalités » varient mais les attaques sont toujours brutales (lire Le Mensuel de novembre). « L'objectif est de faire le plus de morts possibles sans distinction », rappelle le colonel Chanson. Face aux insurgés, les Marsouins alignent une puissance de feu implacable. « Dans les échanges de tirs, ont prend vite le dessus, affirme le caporal Steeve. Ils n'ont même pas le temps de viser correctement avec leur lance-roquette. » C'est parfois cela qui sauve les soldats, étonnés par la détermination de leurs ennemis : « Les insurgés sont barjots. Il ramassent, mais ils reviennent toujours. »
Le « bon » et le « méchant »
Entre les attaques, sur le terrain, les manoeuvres des Bretons sont toujours appuyés par des unités, réparties le long des voies de communication. Leur principale mission, c'est l'observation. Juchés sur leurs chars ou tapis dans la montagne, les Marsouins scrutent la montagne et ses vallées durant des heures. Le tout est de dissocier « le bon » du « méchant ». Un exercice délicat. Pour prendre l'avantage, les Français possèdent « Electron ». Des blindés spécialement conçus pour détecter, localiser et écouter les émissions de téléphones portables ou de talkie-walkie. Ce dimanche matin, « Electron » est stationné à côté de « Charlie 20 », un autre blindé équipé d'un canon. Embusqué dans le col de Tora, le groupe de soldats surveille la route qui relie Nijrab à Tagab. Voil? plusieurs minutes « qu'Electron » a détecté « une forte activités insurgés » dans ses écouteurs. Impossible de comprendre ce que disent les gars d'en face. Les Français n'ont pas assez d'interprètes. « C'est pas loin, à environ un kilomètre sur notre gauche », explique un sergent-chef. Munis de leurs grosses jumelles, les Marsouins fouillent la zone avec attention. Au bout d'un moment, les jumelles du sergent-chef s'arrête sur un groupe de trois ou quatre hommes, vêtus de djellabah couleurs sables. Ils semblent nous observer, eux aussi, planqués sous un arbre, à l'angle d'une ferme de l'autre côté de la vallée. Les soldats se figent. Les canons des blindés se tournent en leur direction. Parés à tirer... Au bout d'une dizaine de minutes d'extrême tension, fin du suspens : « Et les gars, regardez y'a un gamin avec eux », remarque le sergent chef. Finalement, il s'agissait de simples villageois...
Demain, retrouvez la suite : Virée en blindés
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