Bilan des courses après trois soirs de Trans Musicales

Photos Jeremias Gonzalez

Les Trans Musicales se sont achevées tôt, ce dimanche matin. Au total, plus de 50 000 personnes y ont assisté, toutes salles confondues. Bonnes surpises, grosses claques, déceptions : "Le Mensuel" fait le bilan.

Rideau. Les Trans édition 2010, c’est terminé. Le marathon s’est achevé tôt dimanche matin, après un dernier trajet Parc expo-centre-ville dans la désormais traditionnelle navette Star : voyage toujours surréaliste parmi les festivaliers sur les rotules, ceux chantant « Chauffeur, si t’es champion » et les autres, cuvant plus ou moins sereinement leurs trois jours de festoiement.

L’heure est donc au bilan. Des chiffres ? 58 000 personnes ont assisté aux concerts et autres événements, toutes salles confondues. 28 000 spectateurs ont parcouru les immenses granges rouges et blanches du Parc expo. Dans les deux cas, les chiffres dépassent ceux de 2009. Béatrice Macé, codirectrice des Trans, a annoncé dans la nuit de samedi à dimanche que le festival avait retrouvé son niveau de 2008, année des trente ans.

Côté musique, le pari de Jean-Louis Brossard est tenu. Révélateur, le rendez-vous continue d’attirer malgré l’absence de gros noms. La tendance 2010 confirme celle des années précédentes : il n’y a plus de tendances. En ce début de XXIe siècle, les chapelles ont explosé. On a bien assisté à des shows électroniques d’un côté et à des performances « organiques » de l’autre, mais les genres se croisent allègrement. La world music emprunte au hip-hop, qui lui-même fraye avec le rock’n’roll pur jus, qui lui-même fricote avec les beats technoïdes, etc.

JEUDI

The Pack A.D. a coupé le ruban, jeudi soir, au Parc expo. Les deux Canadiennes ont d’abord peiné à imposer leur formule minimaliste (n’est pas les White Stripes qui veut) dans un cadre loin d’être intime. Leur sex-appeal et la voix de la chanteuse leur ont permis de redresser la barre vers la fin, mais on ne nous enlèvera pas de l’esprit qu’il manque un truc pour que le vaisseau décolle. Des compositions plus abouties, peut-être.

Dans le hall 3, les Egyptian Hip-Hop ont aussi mis du temps à convaincre. Mais quel final ! Ces Anglais, à tout juste 18 piges, maîtrisent l’art de l’hypnose. Leurs rythmiques tendues et leurs mélodies ciselées forcent l’attention. On en a même oublié qu’ils jouaient en regardant leurs chaussures.

Un peu plus tôt, les Danois Lars & the Hands of Light ont soufflé une brise folk, pop et fraîche. Sympathique, sans être inoubliable, mais plus convaincant que The Funeral Party.

VENDREDI

Le vendredi soir fut une affaire de femmes. Deux divas ont pris les rênes. L’incroyable Janelle Monae, d’abord. Aussi belle que vocalement surdouée, elle invente avec son groupe la soul du XXIe siècle, rien moins. Empruntant aux fondamentaux du genre (ballades tueuses, meneur de revue à chapeau, etc.), elle fait s’entrechoquer hip-hop et rythm’n’blues dans un show hallucinant. La Janelle danse façon Michael, court, crie, ne s’arrête jamais. Le tout à seulement 25 ans et sans donner l’impression de forcer. Une révélation.

Quelques heures plus tard, Mia a déchargé ses rafales sonores dans un hall 9 ultra-bondé. L’Anglo-Srilankaise a joué fort (trop ?) et puissant. Un bulldozer électro-hip-hop déchaîné et vindicatif, sans nuances mais efficace.

Dans un registre totalement différent, les surréalistes Connan Mockasin ont prouvé qu'on pouvait être Néo-Zélandais, androgyne, vivre en 2010 et singer le Velvet Underground sans paraître ridicule. Captivant.

SAMEDI

La surprise du samedi est arrivée du Sud-Ouest. Dans le hall 3, le Landais The Inspector Cluzo a laissé KO et heureux ceux qui se sont laissés prendre à son petit jeu funk-rock. Hyper théâtral, l’homme est un chanteur capable de passer de la soul larmoyante au hard façon AC/DC. Accompagné par des ferrailleurs aguerris, Cluzo est aussi un mec drôle : son I want to fuck the french president wife a conquis l’audience.

Très attendu, Roky Erickson a, lui, beaucoup déçu. Sa voix éraillée se perdait régulièrement dans une bouillie sonore. En décalage total avec ses musiciens, la légende a donné l’impression de passer comme un fantôme. La magie n’a opéré que brièvement, notamment sur un Night of the vampire hanté.

L’étonnant Gonjasufi a impressionné dans le hall 4. Son hip-hop organique, musclé et arrangé, a réveillé ceux qui commençaient à lutter contre la fatigue. Ceux-là ont pu remuer leur postérieur au son des énergiques Bomba Estéro, agréables à voir et à entendre sans être scotchants. Assez remuants, en tout cas, pour quitter les lieux en rythme et continuer de bouger dans la navette Star.

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Auteur : N. Legendre
  3 réactions
Rocky Président

D'abord félicitation pour votre magazine. Ensuite petite réaction amicale suite à votre commentaire sur Rocky Erikson (que j'adore) :
"Très attendu, Roky Erickson a, lui, beaucoup déçu. Sa voix éraillée se perdait régulièrement dans une bouillie sonore. En décalage total avec ses musiciens, la légende a donné l’impression de passer comme un fantôme. La magie n’a opéré que brièvement, notamment sur un Night of the vampire hanté".

C'est vrai que Rocky Erikson est une légende vivante du rock'n'roll. Sa vie est Rock'n'roll. Ayant passé une bonne partie de sa vie d'adulte en hopital psychiatrique j'étais curieux de le voir sur scène. Sur disque j'adore. Effectivement il regardait en permanence son guitariste pour être dans le bon tempo. J'ai trouvé ça touchant moi. Un acte d'amitié et de confiance. Pour le son, bouillie sonore : j'adore, c'est ça le rock'n'roll. Un son de guitare crade qu'on retrouve sur les disques de Rocky. Il partage avec Neil Young un son de guitare justement particulier et rock'n'roll. Alors oui sa voix est éraillé et le son de guitare "métallique". Sa musique est parfois hanté, oui, comme sur le fascinant Night of the vampire (en plein accord avec vous). Mais Rocky et son groupe nous ont donné une belle leçon de rock'n'roll. J'ai vu Nirvana aux Trans, maintenant je pourrais rajouter : j'ai vu Rocky aussi : merci les Trans !
Merci à vous !
philippe, Rennes 17 décembre 2010, 07h24
retour sur les trans

Retour sur la pâte à mâcher des « trans »


Feuilletant la presse ce matin, je consacre quelque temps à un retour sur le festival de musiques actuelles des « Transmusicales » à Rennes et la façon dont les journaux en traitent, relayant pour la plupart la pâte à mâcher mise à leur disposition par les organisateurs de la manifestation.

On sentira sans doute quelque exaspération, voire un certain dégout devant l’état des musiques actuelles aujourd’hui et de ceux qui font profession de les organiser : langue de bois, indigence de la pensée, degré zéro de la critique, domination sans réplique des critères quantitatifs, vulgarité désespérante sur fond de culture nihiliste et de « démocratie culturelle ».

On aurait tort de s’imaginer qu’il s’agit ici de l’attitude réactionnaire de celle qui reste fermée aux émergences culturelles des musiques actuelles. Elle y a pris une part active elle-même et en est heureusement revenue. Pour se consacrer notamment à l'art qui ne rompt pas avec sa vocation émancipatoire. Mais de cette descente aux enfers de l’industrie culturelle, elle a ramené quelques viatiques pour soulager les victimes des sorciers capitalistes et de leurs icones contestataires. L’époque n’est plus à redouter que les musiques actuelles puissent contribuer en quelque manière à troubler l’ordre du monde. Leur raison d’être est désormais sous la forme assourdissante de la catastrophe du sensible de divertir et de leurrer les plus ou moins jeunes pour le plus grand profit des actionnaires de l’industrie culturelle. Osons donc face aux musiques actuelles être totalement inactuels. Face à la vulgarité de prescripteurs qui avouent sans honte venir aux « transmusicales » pour faire leur marché parce que «On voit ici émerger des mouvements qui cartonneront deux ans plus tard » (http://www.rennes.maville.com/actu/actudet_-Ils-font-leur-marche-aux-Trans-Musicales_dep-1618063_actu.Htm), cartonnons dès maintenant les idoles en cartons données en pâture à la jeunesse émergente, qui n’a pas oublié combien il fait bon se soulever contre ces fabricants de rêves et d’illusions assourdissantes .

Sur le chanteur Stromae, soit disant révélation du festival, on découvre que les organisateurs, « en permanence à l’écoute des publics », ont accueilli cet artiste en résidence à Rennes. Placé en programmation sur NRJ en 2009, à la suite d’un stage effectué par le chanteur dans cette radio, le titre « alors on danse » rencontre un succès immédiat qui s’étend bientôt à d’autres pays d’Europe, le titre se classant notamment en tête des ventes en France , Allemagne, Belgique et Suisse. On voit bien de quelle « découverte » il s’agit ici pour les instigateurs des « trans » avec laquelle il partent en quête de subventions publiques en se faisant fort de défendre une image complètement fabriquée de « révélateurs de tentances » et de « découvreurs de talents ». Une investigation complémentaire fait apparaitre que Stromae est programmé 5 soirs de suite au théâtre de l’air libre alors que le festival ne dure que 3 jours et que les autres artistes n’apparaissent qu’une fois.

Tout cela ressemble fort à un succès fabriqué. Cela est fort compréhensible quand on voit que les communiqués des organisateurs et des attachés de presse des « trans » sont repris par les journalistes sans aucune distance critique. Ainsi quand la directrice affirme que le festival est une réussite pour des raisons exclusivement quantitatives (« Nos deux principales soirées au parc expo affichent complet. La fréquentation totale va atteindre 55.000 personnes. »), la presse reprend cette affirmation sans la discuter comme s’il allait de soi qu’un phénomène artistique puisse être évalué d’abord en terme quantitatifs, en terme de fréquentation et de publics.

Mais le seul quantitatif, est le critère d’une esthétique nihiliste : « "C'était très impressionnant. On n'avait pas imaginé un tel succès". Béatrice Macé a eu quelques frayeurs vendredi soir au parc expo. Vers 1 h, l'arrivée de MIA sur scène a provoqué un énorme mouvement de foule à l'entrée du hall 9 ». http://www.letelegramme.com/ig/dossiers/trans2010/rennes-35-58-000-festivaliers-en-trans-diapo-12-12-2010-1145369.php
Frayeurs, succès, énorme mouvement de foule, tous les ingrédients sont là pour censurer toute émergence possible de l’art dont on peine désormais à croire qu’il se développe encore selon les lois de sa forme propre. Ce vocabulaire rend compte en fait de phénomènes que la sociologie des grands spectacles sportifs a depuis longtemps mis en évidence : masse hypnotisée, frissons et frayeurs parcourant une foule lobotomisée prête aux débordements les plus vulgaires et les moins réfléchis, bref succès absolu…

Cette esthétique désormais dominante, qui n’en est pas une, a cessé de croire à la valeur artistique pour ne plus raisonner qu’en termes quantitatifs, jugeant de la valeur d’une œuvre à l’aune de la fréquentation des publics. Et l’idéologie des publics relayée par une armée de « médiateurs culturels » consacre une soi-disant « démocratie culturelle », qui n’est que le masque d’un gouvernement des populations cherchant par tous les moyens possibles à mobiliser des esprits et les sensibilités par la culture administrée. Mieux vaudrait désormais parler ici d’acculturation, d’anesthésie ou de catastrophe du sensible, autres noms pour une culture entièrement soumis aux principes économiques et à la dictature de l’audimat, quand bien même se serait celle d’une petite niche culturelle spécialisée. Qu’on imagine seulement la distance qui sépare la contre-culture « rock » des 60’s et 70’s des musiques « actuelles » aujourd’hui solidement intégrées et l’on verra les progrès réalisés par le pouvoir en terme de manipulation des corps et des consciences. Jusqu’à se demander si l’art aujourd’hui comme hier relèverait encore de la résistance au goût dominant.

Mais cette idéologie des publics emboite le pas au discours consensuel de politiques qui comme Toubon prenant la relève de Lang dans les 80’s s’émouvait que les espaces du théâtre et de l’art contemporain soient aussi peu fréquentés alors qu’ils étaient largement subventionnés.

Les musiques actuelles sont entre temps passées maitresses dans l’art du double langage : intégrées symptomatiquement dès l’ère Lang dans un département des industries culturelles créé au sein de la direction de la musique et de la danse du ministère de la culture, elle n’a eu de cesse de justifier l’intervention publique sur tous les tableaux, tout en défendant les prérogatives des entrepreneurs de spectacle et des actionnaires de l’industrie culturelle : revendiquant d’être évaluée selon des critères proprement artistiques alors qu’elle avait été soutenue par la puissance publique au titre d’industrie culturelle, servant à l’occasion à calmer une jeunesse turbulente, voire des banlieues en flammes (programme café-musique, instrumentalisation du rap et du hip hop et politiques de la ville)


Quand un journaliste tente (Philippe Brochen, libération) de dépasser l’évaluation quantitative en s’essayant à qualifier les artistes programmés selon des critères artistiques (1), on est atterré par la finesse des catégories esthétiques employées : « la scène hexagonale a pris du muscle », « la tendance à Rennes est au transgenre », « Bomba Estereo sont des compatriotes incendiaires. »

On notera au passage que la métaphore incendiaire se porte bien et flatte la posture rebelle des amateurs de musiques actuelles, désormais figée dans la simple apparence du consumérisme culturel et festif(2). Mais ces incendiaires relèvent plus de la parade commerciale que de l’émeute réelle. Et la contestation dans les musiques actuelles est fort tolérée voire encouragée quand elle est canalisée dans des parc-expositions gigantesques et exutoires, « sécurisés »par des milices et des maitres chiens et destinée à des foules abruties et anesthésiées.

Autre symptôme omniprésent des musiques actuelles et de « la démocratie culturelle » : l’idéologie du festif. Il est significatif à cet égard que les condamnés de la prison de Rennes exigent du programmateur des « trans »« juste de la musique festive et du soleil » (3). Et de même, les condamnés de la « démocratie culturelle » et les damnés d’une société qui n’a rien d’autre à offrir qu’une culture anesthésiée et une fausse conscience aseptisée marchent au pas au son d’une musique festive et ensoleillée. Tristes mines, tristes sires, tristes musiques actuelles… Catastrophe du sensible.

Le fin mot de l’histoire nous est révélé par Philippe Brochen de Libération : « la tendance à Rennes est au transgenre ». http://next.liberation.fr/culture/01012307666-trans-en-trois-temps
« « Transmusicales », transgenre, transe tout court, la boucle est bouclée de la sainte trinité artistique de ce festival qui subsume ses objets assourdissants par la coiffe unitaire du « trans ». On croit rêver devant l’inventivité conceptuelle et la pertinence du projet artistique de ce festival qui sont des copier/coller des premières lignes de l’article « trans » dans l’encyclopédie en ligne wikipédia (4). Ici ce ne sont pas seulement les formules qui sont courtes, mais la foulée et la pensée. Et, malgré la posture feinte désormais usée du rocker rebelle, les « trans » sont bien toujours, du même coté, celui du manche, celui du tiroir caisse, celui de l’industrie culturelle et de la raison capitaliste (5).

Ombline Desbassayns
Mercredi 15 décembre



(1) « En plus d’être, semble-t-il, un succès populaire (28 000 entrées payantes en trois jours, soit 4 000 de plus qu’en 2009), le 27e tome du festival rennais de musiques dites actuelles peut se flatter d’avoir livré un plateau aussi riche en artistes que varié en genres ». http://next.liberation.fr/culture/01012307666-trans-en-trois-temps

(2) « L'artiste d'origine sri-lankaise était l'attraction numéro 1 du festival. Son show, aux décibels ultra puissante, a littéralement incendié le parc expo »
http://www.letelegramme.com/ig/dossiers/trans2010/rennes-35-58-000-festivaliers-en-trans-diapo-12-12-2010-1145369.php

(3) « On lui demande juste de la musique festive, du soleil. Les détenues nous disent qu'elles ont envie de s'amuser, de rigoler", explique Catherine Gloaguen, médiatrice culturelle de la Ligue de l'enseignement, qui organise régulièrement concerts, représentations théâtrales et spectacles à la prison ». http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5hFRHLGtfV8EfLjDvJo2YtCDPSaEQ?docId=CNG.d77243557f46c5406b1b2f2007d24294.1e1

(4) « Le mot latin trans signifie « de l'autre côté » et est l'antonyme de cis, qui signifie « du même côté ».
Trans est souvent utilisé comme forme courte pour transexuel ou éventuellement transgenre.
Les Trans comme forme courte pour le festival des Transmusicales de Rennes (France) ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Trans


(5) « Ce n’est pas la marotte du fou qui teinte à nos oreilles, mais le trousseau de clefs de la raison capitaliste ». Th. W Adorno
ombline desbassayns, rennes 15 décembre 2010, 21h31
Et les groupes rennais.

Vous étiez où pendant les concerts des jeunes groupes Rennais? Il y avait pourtant de bons représentant. Gageons que vous allez vite vous rattraper.
Ismael, Rennes 13 décembre 2010, 22h55
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